Nina BERBEROVA

"L'Accompagnatrice"


Biographie

 

Nina Berberova est née à Saint-Pétersbourg en 1901. Elle est décédée à Philadelphie en 1993.

Elle reçut à la naissance, comme un cadeau du destin, le privilège d'avoir deux origines, l'une nordique et russe, l'autre méridionale et arménienne. Le mariage de sa mère et de son père a été un choc pour sa famille maternelle, très russe, orthodoxe et patriarcale. La foi arménienne de son père leur semblait différente de la leur et lui-même leur semblait un étranger. Et cependant ses parents se sont aimés toute leur vie. La mort seule les a séparés.

En 1917 son père avait le grade de conseiller d'Etat, chargé de missions spéciales auprès du dernier ministre des Finances et était l'un des spécialistes obscurs de l'impôt sur le revenu que la Russie tsariste se préparait à introduire dans le pays. Jugé comme contre-révolutionnaire par les hommes de Lénine il fut obligé de quitter son poste et avec sa il durent quitter la ville. Ils moururent à quelques mois d'intervalle la même année.

Dès son enfance Nina écrivait des poèmes. Sa dernière année au lycée fut marquée par des événements majeurs : la révolution d'octobre, la paix de Brest-Litovsk avec l'Allemagne. Le peuple entra dans l'histoire en balayant tout sur son passage, eux les premiers. Nina Berberova écrit " Je connus les tourments que m'inspiraient les inégalités sociales, la politique qui envahissait notre vie et les premières privations. J'ai découvert, par-delà notre appartement vaste et propre où l'on vivait encore heureux, l'enfer de la pauvreté que l'on m'avait longtemps caché. Je ne connaissais les pauvres qu'à travers mes lectures. "


A propos de cette époque elle écrit encore " En 1912 et 1916, tout croulait, s'effilochait sous nos yeux comme un vieil habit usé. La contestation était l'air que nous respirions, elle a nourri mes premières vraies émotions. Beaucoup plus tard seulement, à l'âge de 25 ans environ, j'ai su que j'appartenais de par ma naissance à la bourgeoisie. Je ne me sens absolument pas liée à elle, notamment parce que j'ai passé ma vie entière parmi des exilés déclassés comme les héros de mes romans et de mes nouvelles. C'est de l'intelligentsia, déclassée ou non, que je me sens la plus proche. "


Elle dit " Les malheurs de mon siècle m'ont plutôt servi : la révolution m'a libérée, l'exil m'a trempée, la guerre m'a projetée dans un autre monde "


Au cours de l'été 1922 ce fut l'expulsion massive de l'intelligentsia, le début des répressions systématiques et la destruction de deux générations. En littérature c'était la fin du symbolisme, la montée du futurisme et, par le biais de ce dernier, la mainmise de la politique sur l'art. Le poète Khodassevitch, qu'elle connut à cette époque l'aida à s'exiler. A partir du mois de mai 1922 on commença à délivrer à Moscou des passeports d'émigration.

Lorsque Khodassevitch prit la décision de quitter la Russie elle le suivit. A Berlin ils se retrouvent avec d'autres écrivains parmi lesquels Pasternak. En 1923 le Berlin russe se vida. Chacun partit vers une direction différente.

Khodassevitch et Nina partirent pour Prague. A l'automne 1924 ils rejoignirent Gorki à Sorrente où il séjournèrent quelques temps avant de s'installer à Paris. Leur vie parisienne ne fut pas facile. Avec leurs passeports d' "apatrides " ils n'avaient pas le droit de travailler comme salariés, ni comme ouvriers.

Nina brodait au point de croix de longue bandes, enfilait des perles pour gagner de quoi subsister. Berberova va vivre cette existence dans l'indigence matérielle et le luxe intellectuel. Plus tard elle collabora aux Dernière Nouvelles. A Billancourt elle rencontre le petit peuple russe de l'immigration, aggloméré autour des usines Renault.

Et en même temps, avec ces personnages pathétiques ou dérisoires, dépaysés par l'exil, elle découvre les thèmes que paraissait attendre son tempérament de narratrice. Elle entreprend aussitôt de composer de courts récits qui ne seront publiés en France que 68 ans plus tard sous le titre Chroniques de Billancourt.


Brisée par la guerre, lasse de l'indifférence française, n'en pouvant plus de sa vie d'émigrée crève la faim, Berberova en 1950, prend le bateau pour New York.

L'Amérique lui fait plutôt bon accueil. Sept ans plus tard, la voici qui enseigne la littérature russe à Yale puis à Princeton, goûte aux plaisirs de l'automobile, sillonne les route du Missouri. ….

Pourtant son œuvre devra attendre encore pour être reconnue. C'est grâce à une traductrice, Lydia Chweitzer, et au flair d'un éditeur qu'en 1985 paraît en France un court roman " l'Accompagnatrice ".

Depuis, au rythme de un par an, les éditions Actes Sud publient ses récits composés dans les années 30 et 40. Tous ces romans ont pour protagonistes ces " émigrés déclassés ". Des histoires faites " de gloire, de misère, de folie et de boue ", écrit Nina Berberova à la fin de ses Mémoires.

" L'ACCOMPAGNATRICE "

Résumé

C'est aujourd'hui le premier anniversaire de la mort de maman.

Je n'ai eu qu'une seule maman et je n'en aurai jamais d'autre. Elle s'appelait Catherina Vassilievna Antonovskaya. Elle avait trente-sept ans quand je suis née, et je fus son premier et unique enfant.

Elle était professeur de piano, et aucun de ses élèves ne fut au courant de ma venue au monde. Après mon apparition, maman cessa de les recevoir chez elle. Elle était absente de la maison des journées entières. Une vieille bonne s'occupait de moi. L'appartement était petit, il n'y avait que deux pièces. Un jour tout se sut et, une semaine, maman perdit trois leçons ; un mois plus tard, il ne lui restait que Mitenka. Il était impossible de vivre du seul Mitenka. Nous congédiâmes la bonne, nous vendîmes le piano, et sans attendre davantage nous partîmes pour Pétersbourg. Lentement, avec application maman alla vers la conquête de la vie pour elle-même et pour moi. Et dès le premier hiver elle se mit à trotter toute la journée, dans la pluie et dans le gel.


J'appris tout au sujet de mon père d'une façon très simple. J'avais quinze ans lorsqu'une amie de maman vint nous voir. C'était le soir, vers six heures. Maman était sortie. Nous parlions, nous évoquions les années lointaines à N., mon enfance.

Il arriva je ne sais comment qu'elle me raconta que mon père était un ancien élève de maman et qu'il n'avait, à l'époque, que dix-neuf ans. Et qu'avant lui, elle n'avait aimé personne.

Maman rentra. Elle avait maintenant plus de cinquante ans, elle était petite et blanche, comme le sont, il est vrai, la plupart des mamans. Je ne comprenais pas moi-même ce qui m'arrivait. J'avais soudain pitié d'elle, tellement pitié que j'avais envie de me coucher et de pleurer, et de ne pas me relever jusqu'à ce que mon âme se vide en sanglots. Je me sentais perdre la tête en pensant à l'outrageur. Je compris que maman était ma honte, de même que j'étais la sienne. Et que toute notre vie était une irréparable " honte ".


Et puis ce fut la révolution. J'étais préoccupée par les évènements, j'étais préoccupée par l'avenir. Ce fut à Mitenka, pâle et simplet, que fut imparti d'imprimer un tournant à mon existence. Pendant l'hiver 1919, il me mit en relation avec Maria Nikolaevna Travina qui cherchait une accompagnatrice.

J'avais dix-huit ans. J'avais terminé mes études au Conservatoire. Je n'étais ni intelligente ni belle ; je n'avais pas de robes coûteuses, pas de talent sortant de l'ordinaire. Bref, je ne représentais rien. Je sortis pour me rendre chez elle. Dehors je retrouvais les grands tas de neige. Le silence.

A Pétersbourg en ces temps là c'était le froid et la faim. Le ventre gonflé de gruau d'orge. Les pieds qu'on a pas lavés depuis un mois. Les fenêtres bouchées avec des chiffons. La suie liquide des poêles. J'entre chez elle. Il fait chaud. Mon Dieu il fait chaud ! Des tapis. Des rideaux. Des fleurs naturelles dans une corbeille posée sur un guéridon. Une femme vient à moi en souriant, me tend une main aux ongles longs et roses.

Elle est belle, elle est grande, elle a un corps sain et robuste. Elle a des cheveux noirs et lisses, coiffés en chignon sur la nuque, le sourire d'un charme ineffable. Elle m'installa dans un fauteuil, sonna la femme de chambre et commanda du thé. En sortant de chez Maria Nikolaevna je compris que ce que je venais de voir, je le voyais pour la première fois, et les paroles que je venais d'entendre étaient pour moi parfaitement nouvelles.


Jamais encore dans ma vie je n'avais rencontré une femme semblable - il me venait d'elle comme un souffle d'une espèce d'équilibre mystérieux, beau et triomphant. Pourquoi Dieu ne nous a-t-il pas tous faits tels qu'elle il l'avait faite ? Pour la première fois dans ma vie quelque chose se révoltait en moi et une sorte d'amertume et de haine me vinrent avec force et balayèrent mon habituelle indifférence envers tout.


Le lendemain je me mis au piano dès le matin. Puis elle chanta, elle chanta… Lorsque, après une aspiration nullement affectée, mais aussi simple que lorsque nous aspirons l'air des montagnes à la fenêtre d'un wagon), elle entrouvrit ses lèvres fortes et belles, et qu'un son fort et puissant, plein jusqu'aux bords, retentit soudain au-dessus de moi, je compris tout à coup que c'était justement cette chose immortelle et indiscutable qui serre le cœur et fait que le rêve d'avoir des ailes devient réalité pour l'être humain débarrassé soudain de toute sa pesanteur. Une espèce de joie dans les larmes me saisit.

Je l'accompagnais dans ce miracle qui rappelait l'envol et le vol, et il y avait des moments où, de nouveau, une aiguille me transperçait toute entière.

Ce jour là je fis connaissance avec son mari Pavel Fédorovitch. Son physique était des plus ordinaires, un peu trivial. Il paraissait âgé de 45 ans environ. Pavel Fédorovitch travaillait dans l'une des administrations de ravitaillement de cette époque. Il obtenait tout ce dont il avait besoin, y compris le gibier et des pièces de musée. Lorsque je m'en allai, elle me donna une enveloppe bleue et raide. Dehors il faisait nuit, je ne pouvais déchiffrer à qui était adressée la lettre. Et subitement, je lus tout, comme si, quelque part derrière moi, un éclair avait brillé. " A André Grigorievitch Ber. " Je ne sais pourquoi j'eus peur. Qu'allions-nous devenir, plus tard ?


Un jour nous partîmes pour Moscou. A la gare il y avait maman, Maria Nikolaevna regarda longuement, avec tristesse quelqu'un qui était resté sur le quai. Le train se précipita. Je sentais que c'était la vie qui s'élançait vers moi, et que je me précipitais en elle, en cet inconnu velouté.


A Moscou je connus pleinement, ce qu'est une gloire qui n'est pas la vôtre, et je m'y habituai même un peu. Tout autour de moi il y avait la gloire d'une autre, la beauté d'une autre, le bonheur d'une autre, et le plus dur était que je les savais mérités. Mais maintenant je n'avais qu'un rêve - trouver le point faible de cet être fort, détenir le pouvoir de disposer de sa vie lorsque je n'en pourrais plus de demeurer son ombre.

Je sentais qu'elle gardait en elle un secret. Et je me mis à observer et à prêter l'oreille pour la surprendre dans sa trahison.

Notre troisième voyage se termina au printemps de l'année 1920 - nous étions à Paris. L'automne approchait….J'étais seule à la maison le jour où c'est arrivé. On sonna à la porte. Un homme entra, grand, très grand, encore jeune, coiffé d'un feutre et vêtu d'un manteau de bonne qualité mais déjà fortement râpé. A la main il avait une vieille canne démodée. Il cherchait Maria Nikolaevna. - Voilà mon numéro de téléphone, dit-il. Transmettez que Ber est venu. André Grigorievitch Ber. Vous n'oublierez pas ? Aujourd'hui le début du mystère s'était enfin approché de moi.

Lorsque je dis à Maria Nikolevna que Ber était venu elle a pâli. Puis ses joues se sont empourprée, ses yeux brillaient, sa voix était sur le point de la trahir. A partir de ce jour là elle sortit le soir. Pavel Fédorovitch était à son club. Elle ne disait pas où elle allait. Elle rentrait tôt, vers onze heures, elle n'avait pu aller bien loin.


Une semaine plus tard elle chanta à la salle Gaveau. La salle était comble. Mais je sentais tout de même que nous n'étions que deux. Cette sensation dura, sans doute, une minute : à partir du moment où les applaudissements cessèrent et jusqu'à ce que, soudain, je visse Ber assis au premier rang. Il la regardait et était aussi blanc que le plastron de sa chemise. Maintenant nous étions trois. Je pris le premier accord. Maria Nikolaevna regardait au-dessus de la salle. Mais je devinais qu'elle le savait là. Elle peut ne pas le regarder, elle le voit quand même.

Qui était ce Ber ? Pourquoi ne l'enlevait-il pas ouvertement à Pavel Fédorovitch ? Qu'attendaient-ils ? A tout cela, je n'avais pas encore de réponse. Pour l'instant je ne savais qu'une chose : j'avais découvert le point faible de Maria Nikolaevna, je savais de quel côté j'allais la frapper. Et pourquoi ? Mais parce qu'elle était unique, et des pareilles à moi il y en avait des milliers, parce que les robes qui l'avaient tellement embellie et qu'on retaillait pour moi ne m'allaient pas, parce qu'elle ne savait pas ce que sont la misère et la honte, parce qu'elle aime et que moi, je ne comprends même pas ce que c'est.

J'épiais son visage, mais je ne remarquais rien sauf cette espèce de douceur qui lui était venue, et, par moments, un regard inquiet. Je ne pensais pas qu'entre Ber et elle il y eut une " aventure " - appliqué à elle, ce mot était aussi absurde qu'une béquille qu'on aurait tout à coup accrochée à son corps étonnamment " juste " et régulier - mais un amour long, difficile et peut-être sans issue. Et malgré ses sentiments insolubles, elle continuait à rayonner d'une espèce de bonheur constant que je rêvais de la punir.


La première fois où je sortis derrière elle et la suivis dans la rue, à une trentaine de pas, je ne pus aller plus loin que le coin de la rue, tant j'avais peur d'être vue. Deux jours après je sortis de nouveau. Maria Nikolevna arriva à la place, dépassa la station de taxis, entra directement par l'étroite porte du petit café du milieu. Et je retournai à la maison. Le lendemain je sortis la première et m'installai dans le café sombre et étroit. Au bout il y avait une cloison. Cachée là derrière je surpris leur conversation.


-Je ne peux pas le quitter, entendis-je. C'est comme si j'allais le tuer. Et je ne peux pas non plus le tromper.

-Alors c'est moi qui irai le tuer, dit-il en chuchotant.

Ce jour là j'avais décidé de tuer Pavel Fédorovitch. Mais je compris que c'était un rêve inutile, venu par hasard dans un moment de faiblesse. Non, c'est moi-même qui avais besoin de me libérer d'elle, le temps était venu de la trahir pour que Travine fasse justice, et de ce fait m'affranchisse pour toute ma vie. Et je serai la cause de son malheur, moi que personne n'écoute et que personne ne remarque, moi qui suis sans nom et sans talent.


Le lendemain devant le café où, à cette heure, se trouvaient Maria Nikolaevna et Ber il y avait un banc mouillé et comme verni. Et sur ce banc, Pavel Fédorovitch était assis. Je m'étonnai qu'il fut là, alors que le matin même il devait partir pour Londres, mais ce qui m'étonna davantage, c'était qu'il restât là non seulement sans aucun signe de sa componction satisfaite de tous les jours, mais aussi dans une attitude étrange - qui ne lui était pas du tout habituelle- de lassitude mortelle.

Quelques instants plus tard il n'était plus là. Je courus vers la maison, sentant qu'il fallait se dépêcher, que la vie qui était là, quelque part à côté, allait me dépasser ; que les nuages allaient couvrir le ciel, que le crépuscule allait tomber ; que les becs de gaz allaient s'allumer, comme pour leur rappeler qu'il était temps de se séparer.


Une fois arrivée à la aison, j'ouvris la porte et je vis le pardessus et le chapeau de Pavel Fédorovitch accrochés à la patère. A ce moment j'avais le sentiment très net que je lui dirais tout dès le pas de la porte, et que s'il me crachait au visage, je prendrais sur moi et ne dirais rien.


Mais lorsque je l'appelai il ne bougea pas. Alors je vis qu'il était mort, et que sa main droite, tombée sur la table, serrait le revolver. Je criai. Je ne puis ni me rappeler, ni expliquer ce que je ressentis alors…A propos de moi-même, du destin, des gens, du bonheur et même de cette balle qui d'elle-même avait trouvé la place à elle destinée.


Tout changea, la vie des deux dernières années, l'inquiétude, la filature, tout était fini, et tout ce qui s'était accompli s'était accompli sans moi, en dehors de moi, comme si je n'avais même pas existé. Les gens et les passions étaient passés devant moi - je les voyais de mon coin, j'aspirais à les rejoindre pour gâcher quelque chose à quelqu'un, pour aider quelqu'un, pour m'affirmer dans cet acte, et j'ai été évitée, on ne m'a pas prise dans ce jeu qui s'est terminé parle suicide de Pavel Fédorovitch. Il savait tout avant moi, sans moi il avait compris ce qu'il devait faire, il n'a pas réglé ses comptes avec Ber et Maria Nikolevna, mais il lui a laissé le passage pour qu'elle continue à vivre comme elle le voulait et à être heureuse avec qui elle voulait. Pour qu'elle fut libre.

Et voilà qui vint le jour de notre séparation. Maria Nikolaevna partait avec Ber pour l'Amérique où elle avait signé un contrat pour deux ans. Ils partaient, et moi, j'allais m'installer à l'hôtel.

Je cherchais du travail. Je n'avais pas envie de retourner chez maman. Sur le quai, je demeurai brisée et épuisée par le passé qui avait fui, sans présent, et avec un avenir obscur et vide. Mais on a beau me dire que n'importe quel moucheron n'a pas le droit de prétendre à la magnificence universelle, je ne cesserai d'attendre et de me dire : tu ne peux pas mourir, tu ne peux pas te reposer, il y a encore un être qui se promène sur terre. Il y a encore une dette que, peut-être, tu pourras un jour recouvrer…si Dieu existe.

ANALYSE


Une jeune fille de 18 ans, sans nom, sans beauté ni talent est engagée comme accompagnatrice chez une soprano, issue de la haute société pétersbourgeoise. Cette femme représente pour la jeune fille la perfection même. A partir de là elle prend conscience de l'injustice de la vie, connaît les tourments qui lui inspirent les inégalités sociales, se révolte un peu contre Dieu lui-même qui a permis que de telles différences existent et rêve de se venger. En fait le scénario serait un peu simple s'il n'y avait l'écriture étonnamment juste de Nina Berberova, écriture serrée, précise qui va droit à l'essentiel renforçant l'efficacité du trait. Nina, tel un metteur en scène virtuose, concentre en quelques tableaux d'une étonnante clarté le drame qu'elle veut dépeindre, mais elle n'oublie jamais de nous tracer le trait psychologique de chaque personnage, des nous emmener au cœur même des sentiments qu'il nourrit. C'est pourquoi ses personnages sont si violemment vivants. Roman ardent, subtil l'Accompagnatrice écrit en 1934 ne fut publié qu'en 1985. La critique américaine au moment où on découvre l'œuvre de Berberova aux Etats-Unis, n'hésite pas à la situer dans la lignée de Tourgueniev et de Tchekhov.

Dès le début la figure de Sonetchka nous apparaît pathétique et comme marquée à tout jamais par la honte qui est présente au moment même de sa naissance et qui donne son empreinte au personnage. Sa mère ayant eu une liaison avec un de ses élèves se culpabilise et fait peser le sentiment de sa faute sur sa fille qui en souffre. Leur relation en est gâchée. Le personnage de la mère est dramatique. Berberova écrit " Avec combien de passion, et combien de désespoir malgré l'intimité, devait-elle l'aimer pour avoir accepté une liaison avec un homme qui aurait pu être son fils, et pour engendrer une fille de cette liaison - brève et unique dans sa vie. [……] Maintenant c'était déjà une vieille femme, devenue, ces dernières années, petite et maigre, les yeux comme éteints et les cheveux gris, et qui, parfois, ne trouvait plus les mots dont elle avait besoin. " […] " Maman m'aimait mais il y avait dans cet amour une espèce de pitoyable fêlure, et quand elle m'embrassait, j'avais toujours l'impression qu'elle essayait d'effacer cette fêlure. " Plus loin elle écrit encore " Mon grand-père était mort de bonne heure et elles étaient toutes deux (ma grand-mère et sa fille) comme nous l'étions maintenant et tout était très ressemblant, sauf qu'il n'y avait pas de honte." La jeune fille qualifie tout d'abord son père d " outrageur ", mais plus tard elle comprend que ce n'était pas cela. Il avait dix-neuf ans. Pour lui, la mère n'était qu'une étape vers la maturité définitive. Il ne soupçonna sans doute même pas qu'à son âge, elle était vierge.

Sonetchka privée de père, sans nom ni véritable identité, sent quelle ne représente rien pour autrui. Elle se voit semblable à tant d'autres jeunes filles pauvres de l'époque " Me voilà ayant mis mes bottes de tapis et tout mon habillement de mascarade particulier à cette époque, et dans lequel je ressemblais à un adolescent décoloré, fané, d'une tribu asiatique et nomade. J'ai les cheveux clairs, ternes, je les coupe et les fais friser tant bien que mal "

Dans le récit il y a une description très intéressante du contexte historique de l'époque, du milieu dans lequel évolue la jeune fille, milieu qui la façonne. Berberova écrit " Et puis ce fut la révolution. La famine commençait. Pour du savon et du saindoux, j'étais allée jouer de la musique de danse, des nuits entières, quelque part dans le port. Vint ensuite un travail régulier - tous les samedis - pour du pain et du sucre, dans un club de cheminots. Puis il y eut un chanteur qui avait besoin d'une accompagnatrice, avec lui j'appris le répertoire et j'apportais à la maison des sacs de provisions…
Puis tout fut terminé : il mourut sur ses draps sales, sur sa taie d'oreiller déchirée, et il y eut beaucoup de tracas avec son enterrement. Je restai sans travail ; mes bottes étaient taillées dans un tapis, ma robe - dans une nappe, la pelisse dans la cape de maman et le chapeau dans un coussin brodé d'or. "

Et c'est à ce moment là qu'elle est engagée chez les Travine où elle fait la connaissance d'un autre monde, d'un monde qu'elle voit pour la première fois et qui la subjugue en même temps qu'il lui inspire de la haine et de l'amertume, sentiments nouveaux pour elle. Cette découverte ébranle son indifférence doucereuse et fluide dans laquelle elle vit et la plonge dans une espèce de révolte douloureuse.

" Chez les Travine la situation est différente. Il fait chaud. Un immense poêle en faïence chauffe à tel point qu'on ne peut en approcher. Puis lorsqu'on apporta le thé, elle me servit de minces tranches de pain blanc beurrées, recouvertes de jambon et de fromage. Et moi je mangeais, je mangeais, je mangeais. Là-bas il faisait chaud. Là-bas on me donnait à manger, on me disait que la vie était une chose difficile mais amusante, quelquefois on me faisait un cadeau. " […] " Quand je pensais aux jacinthes, à la femme de chambre, à la chaleur et à la propreté, quelque chose se révoltait en moi, et je me demandais : Est-il possible que tout cela existe réellement et qu'il ne se trouve rien pour en venir à bout ? Il s'est bien trouvé quelque chose pour venir à bout de maman et de moi, des milliers d'autres qui ont les doigts gelés, les dents qui s'effritent et les cheveux qui tombent - de faim, de froid, de peur et de saleté. " On voit là l'antagonisme sournois des classes sociales. La constatation de la différence fait naître des questions " Et Dieu ? Où est-il ? Pourquoi a-t-il permis cela ? ".

C'est dans ce milieu aisé qu'elle rencontre Maria Nikolaevna : " Elle avait dix ans de plus que moi et, bien entendu, ne le cachait pas, parce qu'elle est belle, et moi pas. Elle se déplace, elle parle, elle chante d'une manière si assurée, ses mains accompagnent ses paroles et ses mouvements d'une façon si calme, si égale, elle garde en elle une espèce de chaleur, d'étincelle - divine ou diabolique -, elle a le oui et le non précis. Elle est ambitieuse. Sa façon trop libre, trop assurée de traiter les gens et l'avenir. Et le fait qu'elle possédait cette façon comme un droit indiscutable, imparti d'en haut et pour toujours. " […..] Plus loin elle écrit à son propos " Alors que, sans aucun doute, elle gardait en elle un secret, ses relations avec son mari étaient sans nuage. " […] " Il y a des gens comme ça. Ils ont en eux une espèce de magnificence. Près d'eux, on a peur un peu. Il est rare qu'on puisse les modifier, les rendre infirmes. Un être heureux, il vit comme au-dessus de tous les autres (et les écrase un peu, bien entendu). Et cela, on n'a même pas à le lui pardonner, parce qu'il l'a comme on a la santé, ou la beauté. " […] " Maria Nikolaevna m'apparaissait comme une perfection tellement saugrenue, tellement inconcevable, que je pleurais encore plus fort. Qu'est-ce que la vie ? Et Dieu ? "

On comprend très bien qu'une relation difficile, passionnée s'installe entre ces deux êtres si différents, mais c'est du côté de la jeune fille que cela est vécu d'une façon douloureuse. Elle voit Maria Nikolaevna sur un piédestal, inaccessible et invulnérable, c'est pourquoi elle rêve de l'atteindre dans son point faible, elle veut la faire chuter, pour la punir de toute cette perfection, la faire souffrir à son tour, la rendre en quelque sorte pareille à elle-même, lui faire ressentir la honte. Le thème de la différence entre elles deux est à tout instant perceptible. Et de cette différence là seul Dieu semble responsable.

Berberova écrit. " Quand nous paraissions sur l'estrade - elle devant, rayonnante de santé et de beauté, souriant et saluant sans effort, sans rien de compassé, et moi derrière - la robe toujours légèrement fripée, moi qui étais un peu desséchée et qui saluais aussi en m'inclinant et en essayant de tenir mes mains comme ci et non comme ça, quand nous paraissions toutes les deux, " eh bien, que veux-tu encore - me disais-je -, eh bien, que veux-tu encore dans cette vie ? Régler tes comptes ? Prendre ta revanche ? Comment ? Contre qui d'ailleurs ? Il faut filer doux, plus muette que l'eau, plus basse que l'herbe.

" Je n'ai jamais su comment saluer, dans quelle direction porter mes regards, ni à quelle distance derrière elle je devais marcher. Je passais rapidement comme une ombre, sans regarder le public, je prenais place en baissant les yeux, je posais mes mains sur le clavier. " […] " Je compris, d'abord, qu'il fallait commencer, et ensuite qu'elle était la cantatrice, et moi l'accompagnatrice, que le concert était son concert et non pas, comme elle le disait, le nôtre, que la gloire était pour elle, que le bonheur était pour elle, que moi, quelqu'un m'avait trompée, qu'on m'avait filoutée sur le poids et la mesure, que j'étais traitée en dindon de la farce par le bon Dieu et le destin ".

Ce n'est pas tellement un sentiment de jalousie qu'elle éprouve envers cette femme si parfaite, mais plutôt un sentiment d'injustice. C'est pourquoi elle rêve d'un règlement de compte avec elle, comptes que seul Dieu pouvait acquitter. Elle rêve de la trahir un jour, elle avec toute sa beauté et sa voix, pour lui prouver qu'il y a des choses plus puissantes qu'elle-même, qu'il y a des choses qui peuvent la faire pleurer, qu'il y a des limites à son invulnérabilité. Sonetchka a parfois les yeux d'une personne décidée à mettre le feu à la maison. Elle sent que la mèche fumante est peut-être déjà serrée dans sa grande main pâle et noueuse.

De plus elle envie Maria Nikolaevna qui aime et est aimée alors que elle n'a rien connu de tel " Je me rappelai mon existence - Evguéni Ivanovitch qui était parti et n'est pas revenu, un visage tendre et à peine connu dans un wagon entre Pétersbourg et Moscou, que je n'ai pas revu, mon étudiant de première année à Rostov dont Maria Nikolaevna s'est tellement moquée, et c'était tout. "

Le mari de Maria Nikolevna, Pavel Fédorovitch, est le personnage dont Sonetchka pense se servir non seulement pour assouvir son désir de vengeance, mais aussi pour s'affirmer dans cet acte, pour sortir de l'anonymat, pour donner sa propre inflexion à la vie. A propos de lui Berberova écrit :" Il portait des bottes militaires. Il était vêtu d'une vareuse militaire, il portait la barbe, les cheveux plus longs que ne le permettait l'usage - non pas à la manière " artiste " mais plutôt à la façon des " koupetz " (membre de la classe des marchands), et son physique était des plus ordinaires, un peu trivial. Il paraissait âgé de 45 ans environ. Il travaillait dans l'une des administrations de ravitaillement de cette époque. On ne peut pas dire qu'il " s'enrichissait " dans son emploi, simplement il jugeait inutile d'être trop scrupuleux, il aimait vivre commodément, délicieusement, copieusement. Il désirait vivre dans le bien-être sinon dans l'opulence, et, aussi bizarre que cela paraisse, il y arrivait. Il ne pensait pas : est-ce honnête ou malhonnête, est-ce " selon Dieu " ou pas " selon Dieu ". la vie s'écoulait, rapide, trouble. Dans cette eau trouble il voguait. "

" Il y avait chez lui quelque chose qui pouvait choquer les gens n'appartenant pas à son milieu. Quand il se taisait et ne bougeait pas, fumant un cigare dans son fauteuil, on pouvait le prendre pour un homme d'une parfaite correction, pour un gentleman, aux abords de la respectabilité. Mais il lui suffisait de se mettre à parler ou a marcher pour que, soudain, apparût en lui une espèce de joyeuse vulgarité, une espèce d'animalité, de simplisme ; on voyait que ce qu'il aimait le plus au monde était de bien manger, boire comme un riche, piquer un roupillon, " jouer un coup ", comme il disait, parader avec Maria Nikolaevna.

Il l'aimait autant qu'il est possible d'aimer. Elle était toute sa vie. Je ne doutais pas qu'elle trompât Pavel Fédorovitch, mais elle le faisait d'une façon qui n'était pas ordinaire, et lui, inconsciemment sans doute, l'y aidait lui-même : jamais il ne l'interrogeait, la dispensant ainsi de mentir et ne l'humiliant pas - elle ne faisait que se taire. "

A propos d'André Grigorievitch Ber qui est le personnage par qui le drame va se jouer, Berberova écrit : "Ses yeux regardaient sans joie. Il était tout entier dans l'avenir, et cela non pas parce qu'il aurait eu devant lui quelque " carrière " ou qu'il fût doué de quelque talent. Il avait à peine trente ans. C'était un homme taciturne, ardent, et très nerveux, qui comprenait à demi-mot même un interlocuteur de passage, et qui devinait facilement les pensées d'un être proche. Cette intuition un peu surnaturelle remplaçait toutes les autres qualités. "

Maria rêve donc d'un rôle qui la rende visible au monde, elle dont on ne remarque que la jeunesse. Elle veut entrer dans le jeu de la vie qui se fait sans elle, elle veut rejoindre les passions, leur donner son empreinte. Elle désire s'affranchir de l'emprise de Maria Nikolaevna. Elle veut avouer à Pavel Fédorovitch que sa femme le trompe avec un autre. " Demain, me dis-je. Et peu importe qui des deux il tuera. Mais il leur réglera leur compte, et j'en serai la cause, moi que personne n'écoute et que personne ne remarque, moi qui suis sans nom et sans talent. Le voilà assis cet homme solide et sensé, ce " marchand " qui ne souffrira pas d'être refait et trompé, le voilà avec sa lourde poigne vitale, pour qui nos " permis' ou " pas permis " sont risibles, qui sans hésiter, a, toute sa vie, marché sur les autres pour faire son chemin et maintenant ne cédera rien de ce qui est à lui. Demain il saura tout. "

Il y a un moment où elle songe à renoncer à son projet, mais l'équilibre inaltérable qu'elle perçoit chez Maria la pousse à aller jusqu'au bout de son projet. Malgré la gentillesse qu'elle lui témoigne Maria Nikolevna demeure inatteignable, elle est d'une autre trempe, elle est de ceux que la vie épargne et de ceux dont le bonheur demeure constant. Malgré le secret de son amour difficile et interdit elle puise dans les difficultés de cette situation une sorte de douceur, d'éclat qui rend Sonetchka furieuse. " Il est possible que si, pendant ces semaines, Maria Nikolaevna avait changé de visage et d'âme, si elle avait souffert, et de telle façon que tout le monde, dont moi, l'eût remarqué, si elle était tombée malade ou avait perdu sa voix - je ne sais pas -, mais il est possible que cela m'eût suffi. Mais je ne remarquai rien, sauf cette espèce de douceur qui lui était venue, et par moments, un regard inquiet. Par périodes, elle embellissait d'une façon éblouissante, et elle poursuivait son existence avec assurance et en toute liberté.
Et je sentais que je m'effaçais de plus en plus devant elle, alors qu'elle grandissait en tant que cantatrice et que, physiquement et spirituellement, elle approchait d'une espèce de point focal de son existence, point qu'elle pourrait faire durer pendant de longues années avec son intelligence, sa beauté et son talent. Il y avait dans son équilibre quelque chose qui m'émerveillait jusqu'à l'effroi, jusqu'à la répugnance pour elle. "

Seulement voilà la vie en a décidé autrement et le drame s'est joué sans qu'elle y participât. Pavel Fédorovitch qui savait tout avant elle a décidé de leur sort à tous trois, a libéré Maria Nikolaevna, lui a redonné sa liberté en s'éclipsant. Il n'a pas eu besoin du concours de Sonetchka pour cela. Et Sonetcka se retrouve seule, sans présent, et avec un avenir obscur et vide.


Le roman, qui peut paraître très tragique se termine néanmoins sur une note d'espoir. L'espoir du moucheron qui prétend à la magnificence universelle. " Il y a encore une dette que, peut-être, tu pourras un jour recouvrer…si Dieu existe.

Bibliographie : Nina Berberova : l'Accompagnatrice -
Editions Actes Sud
Nina Berberova : "C'est moi qui souligne" -
Editions Actes Sud

 

L'ACCOMPAGNATRICE Film de Claude Miller

L'Accompagnatrice est une libre adaptation par Luc Beraud du livre de Nina Berberova dont on ne retrouve pas à l'écran la fascination qu'il exerce à la lecture. De la Russie de 1919, l'action a été transportée dans le Paris et la France de l'Occupation mais avec beaucoup d'ajouts. A force de s'étirer l'histoire, bien filmée certes, avec de belles images, tombe dans la chronique retro à la mode des années 70 dans laquelle se dissout le thème profond et pervers du film, celui d'une fille pauvre et laide qui trahit et dévore la belle et brillante cantatrice dont elle est devenue l'accompagnatrice au piano.

 
L'Accompagnatrice ( 1992 - extrait ) par claudeaubanel;

 

 

 

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