Luigi PIRANDELLO

"Feu Mathias Pascal"




Synopsis

Mathias, garçon timoré, vit en province : il abandonne le foyer conjugal s'étant un jour pris de querelle avec sa femme et sa belle-mère. Il se rend à Montecarlo et gagne au jeu plusieurs dizaines de milliers de lire.

En lisant les faits divers, il apprend qu'on le croit mort (Il s'agit de la fausse identification du cadavre d'un désespéré, qui s'est jeté dans le puits de Mathias).

Cette étrange situation lui suggère de faire croire à sa mort véritable et de tenter de commencer une vie nouvelle. Feu Mathias Pascal prend alors le nom d'Adrien Meis. Il s'installe à Rome dans une pension de famille, tenue par Anselme Paleari et sa fille Adrienne, mais dirigée en fait par un dangereux individu, Terence Papiano, veuf d'une seconde fille de Paleari.

Dans la maison vivent deux autres personnages : Scipio, le frère de Terence,

à demi épileptique, et voleur, ainsi que Silvia Caporale, professeur de musique, victime de Papiano, mais que le maître de céans, fanatique de spiritisme, estime pour ses éminente qualité de médium.

Tels sont les personnages qui font recréer autour de Mathias Pascal la vie de société qu'il avait pensé fuir à jamais. C'est dire que la vie quotidienne recommence, avec ses petits événements, ses aventures agréables ou désagréables, sans oublier l'humble amour dont la pauvre Adrienne entoure le fugitif. Mathias est partagé entre la crainte de voir se découvrir sa situation équivoque et le besoin de se sentir vivre en se liant à ses semblables par un nouveau réseau d'intérêts et de sentiments.

Il ne peut guère échapper à ce dilemme. C'est là le point culminant du roman, le plus authentiquement poétique. Mathias ne peut s'affranchir de la nouvelle réalité qui l'entoure que par un nouveau décès. Il décide donc de tuer Adrien Meis et de retrouver sa véritable identité : Mathias Pascal.

Il s'en retourne dans sa province et trouve sa femme remariée à un ancien prétendant et mère d'une fillette. Dès lors, il se voit contraint de demeurer feu Mathias Pascal. De temps à autre, il s'en ira visiter sa propre tombe, sujet de moquerie par ses concitoyens.


Résumé

" Je m'appelle Mathias Pascal. Voilà : mon cas est étrange et différent au plus haut point ; si différent et si étrange que je vais le raconter.

Je fus, pendant environs deux ans, chasseur de rats ou gardien de livres, je ne sais plus au juste, dans la bibliothèque municipale de Santa-Maria-Liberale, installée dans la petite église solitaire et désaffectée où jamais personne ne venait.

J'avais 4 ans et demi lorsque mon père mourut. Il laissait dans l'aisance sa femme et ses deux fils : Mathias (ce fut moi) et Roberto, mon aîné de deux ans.

Nous possédions terres et maisons. Ma mère, inapte à l'administration de l'héritage, dut la confier à un homme, l'administrateur Malagna, qui nous creusa dans l'ombre la fosse sous les pieds.

Quand nous fûmes devenus grands, Berto et moi, une importante partie de nos biens s'en était allée en fumée ; mais nous aurions pu au moins sauver des griffes de ce voleur le reste. Nous fûmes nonchalants ; nous ne voulûmes nous inquiéter de rien, continuant, grands, à vivre comme notre mère nous avait habitués petits.

Mon frère eut la chance de contracter un mariage avantageux. Mon mariage au contraire …… Je ne sais comment un jour je me trouvai marié à Romilda Pescatore, la nièce de l'administrateur Malagna. La veuve Pescatore, Marianne Dondi, ma belle-mère me vouait une haine farouche et nos querelles étaient fréquentes.

Je puis dire que, depuis ce moment, j'ai pris goût à rire de mes tourments. Je me voyais acteur d'une tragédie telle qu'on n'aurait pu en imaginer de plus bouffonnes.

Il me semble les voir encore, là, dans le berceau, l'une à côté de l'autre : mes filles ! Au premier contact de ces chairs tendres et froides, j'eus un frissons nouveau, un tremblement de tendresse, ineffable ; - elles étaient miennes ! L'une mourut quelques jours après ; mais l'autre voulut me donner le temps de m'attacher à elle, avec toute l'ardeur d'un père qui n'ayant plus rien d'autre dans la vie, fait de sa petite créature le but unique de son existence.

Elle eut la cruauté de mourir, quand elle avait déjà un an. Elle mourut en même temps que ma pauvre maman, le même jour et presque à la même heure. Je faillis devenir fou.

Après une des scène habituelle avec ma belle-mère et ma femme, je ne pus résister au dégoût de vivre dans ces conditions : misérable, sans le moindre espoir. Par une résolution prise presque à l'improviste, je m'étais enfui du pays, à pied, avec les cinq cents lires que Berto m'avait envoyées.

J'étais tombé là, à Monte-Carlo, par hasard. Au Casino, peu à peu, à force de regarder, la fièvre du jeu me prit, moi aussi.

Comment expliquer certaines obstinations folles, dont le souvenir me fait encore frissonner, quand je considère que je risquais tout, tout, ma vie aussi peut-être dans ces coups qui étaient de véritables défis au sort ? J'eus proprement conscience d'une force quasi diabolique en moi, par laquelle je domptais, je fascinais la fortune ; je liais son caprice au mien. Avec rien j'avais fait environ onze mille francs ! Et en neuf jours, j'arrivai à constituer une somme véritablement énorme en jouant comme un désespéré ; après le neuvième jour, je commençai à perdre, et ce fut un précipice.

Je m'enfuis ; je retournai à Nice, pour en partir le jour même.

A la première station italienne j'achetai un journal, avec l'espérance qu'il m'aiderait à m'endormir. Mes yeux tombèrent sur un suicide. " On nous télégraphie de Miragno. Hier, samedi 28, on a trouvé dans le bief d'un moulin un cadavre dans un état de putréfaction avancée. Accourues sur les lieux…. fut reconnu pour celui de notre bibliothécaire…. Mathias Pascal, disparu depuis quelques jours…..

Je relus avec une mine féroce et le cœur en tumulte je ne sais plus combien de fois ces quelques lignes et l'ahurissante nouvelle.

Finalement, le train s'arrêta et je me précipitai dehors, avec l'idée confuse d'envoyer tout de suite un télégramme pour démentir cette nouvelle. Puis j'entrevis dans un éclair…. mais oui ! ma libération, la liberté, une vie nouvelle ! J'avais sur moi quatre-vingt-deux mille lire, et je n'avais plus à les donner à personne ! J'étais mort : je n'avais plus de dettes, je n'avais plus de femme, je n'avais plus de belle-mère : personne ! Libre ! Libre ! Que cherchais-je de plus ?

Plus tard, je me sentis peureusement dégagé de la vie, survivant à moi-même, perdu, dans l'attente de vivre au-delà de la mort, sans entrevoir encore de quelle façon.

Qui étais-je maintenant ? Il me fallait trouver un autre nom. Aussitôt je me mis à faire de moi un autre homme : Adrien Meis. Une invention ambulante, qui voulait, et d'ailleurs devait exister de par elle-même, quoique introduite dans la réalité…. Mais je ne pouvais renouer mes fils qu'à l'imaginaire ; pas à la réalité.

J'avais déjà effectué ma transformation extérieure : tout rasé, avec une paire de lunettes bleu clair et les cheveux longs artistement négligés, je semblais vraiment un autre ! Je m'arrêtais parfois à converser avec moi-même devant un miroir et je me mettais à rire. Je vivais d'ailleurs, avec moi et de moi, presque exclusivement. Ma vraie " extranéité ", si l'on peut dire, c'est que je n'étais plus rien du tout ; aucun état civil ne m'avait sur ses registres, sauf celui de Miragno, mais comme mort, avec l'autre nom.

Je continuai encore quelques temps à voyager. Du premier hiver, je ne m'en étais quasi point aperçu, parmi les distractions des voyages et dans l'ivresse de ma nouvelle liberté. Le second hiver me surprenait à présent déjà un peu las de mon vagabondage et décidé à m'imposer un frein.

Et je m'apercevais qu'il y avait de la brume et qu'il faisait froid. La fête de Noël, toute proche, me fit désirer la tiédeur d'un petit coin, le recueillement, l'intimité de la maison.

Peu à peu je prenais conscience des inconvénients de ma fortune. J'étais condamné à mentir par ma situation, je ne pourrais jamais plus avoir un ami, un véritable ami. Je ne pouvais avoir que des relations superficielles, je ne pouvais me permettre avec mes semblables qu'un rapide échange de paroles indifférentes.

Dans ma liberté sans limites, il m'était difficile de commencer à vivre de quelque façon que ce fut. La vie, à la considérer ainsi, en spectateur étranger, me paraissait maintenant sas profit et sans but ; je me sentais égaré parmi ce grouillement de gens.

Comme cela, je ne pourrais pas durer longtemps. Il me fallait vivre, vivre, vivre. Quelques jours après, j'étais à Rome, décidé à y fixer ma demeure.

Finalement, je trouvai une chambrette décente, rue Ripetta, en vue du fleuve. La famille qui me reçut était composée de trois personnes : Anselme Paleari et sa fille Adrienne et le beau-frère de celle-ci Térence Papiano ; il y avait également une autre locataire : Silvia Caporale, maîtresse de piano. Anselme Paleari s'adonnait aux expériences de spiritisme et avait découvert chez sa locataire, d'extraordinaires aptitudes au rôle de médium.

A mesure que la familiarité grandissait, grâce à la sympathie que me témoignait le maître de la maison, grandissait aussi la gêne que j'éprouvais à me voir là, en intrus, dans cette famille, avec un nom faux, avec une existence fictive et comme inconsistante.

Bientôt je m'aperçus que Mlle Caporale était amoureuse de moi. La surprise ridicule que j'en éprouvais me fit découvrir cependant que, pendant toutes ces soirées, je n'avais point parlé pour elle, mais pour cette autre, Adrienne, qui était toujours restée taciturne, à écouter. Un désir vague, comme une brise de l'âme, avait ouvert tout doucement pour elle, une fenêtre dans l'avenir, d'où un rayon d'une tiédeur enivrante arrivait jusqu'à nous, qui ne savions cependant nous approcher de cette fenêtre ni pour la refermer ni pour voir ce qu'il y avait de l'autre côté.

Elle se montra tout d'abord comme partagée entre la peur et l'espérance. Papiano qui avait des visée sur Adrienne faisait tout pour me pousser à partir de cette maison. Un soir, lors d'une séance de spiritisme, dans les ténèbres, je n'avais plus aperçu les obstacles à mon amour, et j'avais perdu la réserve que je m'étais imposé. Papiano voulait m'enlever Adrienne, Adrienne c'était la vie, la vie qui attend un baiser pour s'ouvrir à la joie. Mais je voyais le mensonge de mon illusion. Je m'étais approché des autres ; mais ce dessein de bien me garder de rattacher ne fût-ce que faiblement, les fils coupés, à quoi avait-il servi ? Ils s'étaient rattachés d'eux-mêmes, ces fils ; et la vie, bien que, prévenu, je m'y fusse opposé, la vie m'avait entraîné avec sa fougue irrésistible.

Pauvre Adrienne, pouvais-je la faire mienne ? Comment pourrais-je l'enfermer avec moi dans le vide de ma destinée, la faire compagne d'un homme qui ne pouvait en aucune sorte se déclarer et se prouver vivant ?

Un soir pendant les séances de spiritisme, Papiano, par l'entremise de son frère m'avait dérobé une partie de mon argent. Je connaissais le voleur et je ne pouvais le dénoncer. J'étais hors de toute loi. Il ne restait que l'âpreté de ma découverte, celle du mensonge de mon illusion, devant laquelle le vol de douze mille lires n'était rien. Je me vis exclu pour toujours de la vie sans possibilité d'y rester. Avec ce deuil dans le cœur, avec cette expérience faite, j'allais m'en aller à présent de cette maison où je m'étais presque fait mon nid, et, de nouveau, j'errerais par les rues, sans but, sans terme, dans le vide. Par peur de retomber dans les lacets de la vie, je me tiendrais plus que jamais loin des hommes, seul, tout à fait seul, défiant, ombrageux.

Comme guidé par le sentiment obscur qui m'avait envahi tout entier, je me retrouvai sur le pont Marguerite, appuyé au parapet à regarder avec les yeux hagards le fleuve noir dans la nuit. Tout à coup une idée me vint, comme un éclair. " Ici, dis-je, sur ce parapet…mon chapeau….ma canne…Oui ! Comme eux, là-bas, dans le bief du moulin, Mathias Pascal ; moi, ici, maintenant, Adrien Meis….Chacun son tour ! Je redeviens vivant ; je me vengerai ! "

Je ne devais pas me tuer, moi, un mort, je devais tuer cette folle, absurde fiction qui m'avait torturé, déchiré deux ans. C'est cet Adrien Meis, condamné à être un lâche, un menteur, un misérable, c'est cet Adrien Meis que je devais tuer. Noyé, là. Noyé, là, comme Mathias Pascal ! Chacun son tour. Cette ombre de vie, issue d'un mensonge macabre, aurait sa digne conclusion dans un mensonge macabre !

Je choisis l'endroit le moins éclairé, et aussitôt j'enlevai mon chapeau, j'insérai le billet plié dans le ruban, puis je le posai sur le parapet, avec ma canne à côté. Et vite, loin d'ici, cherchant l'ombre, je m'enfuis comme un voleur, sans me retourner.

Je trouvai mon frère Roberto à la campagne, pour la vendange. Ce que j'éprouvai en retrouvant mon village natal, où je croyais ne devoir plus remettre le pied, on le comprendra facilement.

Roberto m'apprit que Romilda, ma femme, s'était remariée avec Pomino, mon ami d'enfance. Ils avaient une fille.

Je descendis dans la rue, je me trouvai encore une fois perdu et cette fois dans mon village natal : seul, sans maison, sans but. Personne ne me reconnaissait, parce que plus personne ne pensait à moi.

Puis le temps a passé. Maintenant, je vis en paix avec ma vieille tante Scholastique, qui a voulu m'offrir un asile chez elle. Je dors dans le même lit où mourut ma pauvre maman, et je passe une grande partie du jour ici, dans la bibliothèque en compagnie de don Eligio, qui est encore loin d'avoir rangé tous les vieux livres poudreux.

Ma femme est la femme de Pomino, et moi, à proprement parler, je ne saurais dire qui je suis.

Je suis feu Mathias Pascal."


Commentaires

En 1903 l'éboulement de la soufrière provoque la faillite de l'entreprise paternelle de Pirandello et indirectement la folie de sa femme. Pirandello envisage de se suicider, mais il reprend courage en s'adonnant à son travail de créateur : en imaginant la disparition de Mathias Pascal, il révèle son secret désir de mort et en même temps surmonte sa tentation de suicide. L'histoire de Mathias Pascal, c'est l'itinéraire dramatique d'une âme tourmentée qui s'est demandé s'il fallait prendre congé du monde ou accepter ce compromis qu'est l'existence.

Il est le plus célèbre des romans de Luigi Pirandello et fut publié en 1904.

Passant pour mort, Mathias Pascal choisit de se donner une nouvelle identité et de commencer une nouvelle vie. Quelle chance de pouvoir repartir à zéro, de s'inventer une enfance ! N'est-ce pas le rêve de tout individu de pouvoir se libérer du masque et des rôles que la société nous a contraint de porter et de jouer ?

Puisqu'il n'existe plus pour les autres, Mathias Pascal n'est plus ce que les autres l'obligeaient à être, il est seulement lui-même : Je. Il s'est récupéré. Il dispose de sa personne. Il va s'enfanter lui-même. Envolée la difficulté d'être. Vaincue l'aliénation à la société dont Carlyle a dit qu'elle " a pour base le vestiaire ". Bref moment inouï ! Notre homme jouit un instant d'une complète nudité. Mais Mathias Pascal se rend vite compte qu'il est impossible de vivre non revêtu de la personnalité dont le regard des autres vous habille. Cessant d'être son personnage habituel, le narrateur réalise qu'il n'est plus personne ; n'étant plus rien pour les autres, il doit constamment mentir et inventer sa vie, il se sent comme mort.

Son inconscient lui dicte de redevenir un homme quelconque pour ne pas se faire remarquer. Privé de racines et de répondant Mathias Pascal s'installe donc à Rome dans une chambre louée à une famille.

C'est là le point culminant du roman, le plus authentiquement poétique. Dans bien de pages, Pirandello a su admirablement dépeindre la figure timide et désolée d'un Mathias perdu dans sa solitude sans écho et guidé seulement par son inutile " petite lanterne " (c'est ainsi que l'auteur désigne toutes les facultés de l'homme).

Cette solitude trouve son cadre dans la petite bourgeoisie citadine, étouffée par la gêne, les préjugés et les habitudes. Le cercle d'un petit nombre de familiers se reforme autour d'Adrien Meis (son nom d'emprunt). Il se rend compte que le filet se tisse à nouveau, ses mailles se resserrent.

Amoureux, il connaît l'impuissance à révéler son amour. Se risque-t-il à poser ses lèvres sur celles 'Adrienne, il recule terrifié, comme si son baiser était celui d'un mort, mort incapable de revivre pour elle.

On voit aussi comment dans la misérable pension romaine où il a cru trouver refuge se pratiquent les sciences occultes qui servent de paravent au vol - hypocrite et funèbre intrigue dans laquelle il se voit impliqué à son corps défendant. Il voudrait intervenir pour sauver l'innocente Adrienne des griffes de son beau-frère, il voudrait pouvoir démasquer le coupable du vol perpétré sur sa bourse, il ne le peut à cause de son statut de non vivant.

Feu Mathias Pascal est une drôle de petite virée illégitime et clandestine dans un Au-delà, au sein de limbes où l'on existe sans exister.

De cette inextricable situation comment sortir ? Ici intervient le don inventif de l'écrivain. Adrien Meis décide donc de réintégrer son identité première et de revenir dans sa famille. Adrienne aimera peut-être le souvenir de cet Adrien faussement décédé. Pour sortir de l'impasse d'un premier faux suicide, il recourt à un nouveau faux suicide.

Mais entre-temps sa femme s'est remariée ; il découvre avec horreur que pour les siens, il est bel et bien mort : certes il existe, et c'est là l'absurdité, mais il n'est plus ce qu'il était : le père, le mari sont morts. A défaut d'occuper à nouveau sa place au foyer, il a repris ses fonctions de bibliothécaire et a entrepris la rédaction d'un roman qui s'appelle Feu Mathias Pascal. Pirandello et son personnage ont un sort unique, celui d'avoir choisi la vie racontée plutôt que la vie vécue.

Le personnage révèle également les contradictions de l'auteur : un bourgeois qui a de soudaines velléités d'anticonformisme mais qui, déçu par l'aventure anarchisante, demande à redevenir le bourgeois qu'il était.

L'aventure de Mathias Pascal témoigne d'une volonté de rupture avec le quotidien de la vie bourgeoise : l'individu veut se libérer des masques conventionnels de bon époux et de bon père de famille. Mais le roman est en même temps l'aveu d'une impuissance : le bourgeois qu'est Pirandello a besoin du consensus social, de la reconnaissance des autres. En fin de compte il va se soumettre aux règles de vie petites bourgeoises ; son malheur final, c'est de ne plus être accepté par son propre milieu et de chercher en vain à retrouver cette misérable place qu'il avait lui-même abandonnée. D'où sa solitude de déraciné.

Ce roman nous présente une ébauche de ce relativisme psychologique qui sera clairement exprimé dans Un, personne et cent mille : nous ne sommes que ce que les autres font de nous. Notre prétendue identité est une apparence ; si les autres ne nous reconnaissent pas, nous sommes morts ; nous ne vivons que par l'idée qu'ils se font de nous-mêmes. L'individu en quête d'une identité personnelle est voué à l'échec car force lui est de reconnaître que c'est la pensée des autres, avec tout ce qu'elle implique d'aliénation par malentendu ou par mauvaise foi, qui lui donne vie, qui crée le personnage.

Feu Mathias Pascal peut être mis au nombre des chefs d'ouvre de Pirandello. Il demeure indéniablement un des meilleurs romans italiens. Il fut, d'ailleurs, très vite traduit dans toutes les langues européenne. Il semble bien qu'il soit la source du " Cadavre vivant " de Tolstoï.

Biographie

A Girgenti, précisément dans la contrée dite " le bois du Chaos ", le 28 juin 1867, naquit Luigi Pirandello. A cette époque l'unité italienne était encore inachevée, elle se réalisera en 1870, mais selon une formule célèbre, restera à réaliser l'unité des Italiens.

En cet été 1867, des milliers de gens mouraient par suite d'une épidémie de choléra qui se répandait tragiquement en Sicile.

" Parmi tant d'habitants qui chaque jours mouraient, un qui naissait était comme une réparation, insuffisante et dérisoire, mais à tenir d'autant plus en considération. "

Au cours du choléra de 1837, le grand-père paternel de Pirandello, Andrea, était mort à 46 ans, laissant une grosse fortune et une fort nombreuse famille. Nous savons avec certitude qu'il avait engendré 24 enfants : le dernier-né, Stefano, fut le père de Luigi.

Stefano participa à l'entreprise des Mille, et suivit Garibaldi sur l'Aspromonte. Après la parenthèse garibaldienne, Stefano s'installa à Girgenti, prenant pour femme la sœur de son ami et compagnon d'armes Rocco Ricci Gramitto : dame Caterina.

Comme la famille avait part à l'exploitation des soufrières de la ville, Stefano fut chargé par son frère aîné de s'en occuper.

Luigi grandit entre Porto Empedocle et Girgenti. Autant sa mère était douce et conciliante, autant son père était autoritaire et violent. L'enfant eut, avec cet homme aux colères terribles, des relations difficiles. Ce père aimait se faire craindre et respecter ; il eut quelques démêlés avec la maffia qui déjà sévissait à l'époque, essuya à quatre reprises des coups de feu mais jamais ne céda à ses menaces. Comme il n'aimait ni l'Eglise ni les curés, il n'hésitait pas, avec son fusil de chasse, à tirer sur les cloches lorsque celles-ci carillonnaient de manière trop provocante.

L'expérience de la vie familiale, les incompréhensions, les trahisons : voilà les racines de ce qu'on a coutume d'appeler le " pirandellisme.

Et parmi les torts que l'épouse pardonnait, il y en avait un que le fils n'arrivait pas à pardonner : la liaison amoureuse de don Stefano avec une de ses cousines à qui, naguère, il avait été fiancé.

Si en plus de ces expériences traumatiques, on ajoute l'épisode qui révéla, à Pirandello enfant, l'amour et la mort unis non point idéalement, comme Leopardi les ressentit, mais réalistement, crûment, nous comprenons pourquoi, dans son œuvre entier, il n'y a pas une seule page d'amour.

" Luigi, à cette époque, n'avait encore jamais vu un mort. Un jour, les bavardages qu'il entendit lui apprirent que, dans la tour à usage de morgue, il y avait un individu. […]. C'était un Français, suicidé. Inconnu. On l'avait mis sur le banc qui était là pour accueillir les défunts, dans l'obscurité de la tour. C'était le crépuscule. Un désir irraisonné de pénétrer le mystère saisit notre auteur qui s'enhardit à franchir la grande porte grise. Et il vit tout à coup le corps gisant : un type curieux, avec une barbe sale et hirsute. Dans le silence de cette atmosphère renfermée, Luigi perçut cependant un petit bruit, comme un bruit d'ailes….Il retint son souffle.

En ces temps-là, les femmes endossaient sous leur jupe un jupon abondant, terminé par une boucle empesée. La démarche féminine, dans les lieux vides, dans les nefs des églises désertes, faisait ce bruissement d'ailes. Les yeux du petit, s'accoutumant à l'obscurité, distinguaient peu à peu les corps. Une femme. Et quelqu'un d'autre. Ils étaient enlacés, serrés : et la femme avait les jupons retroussés. Luigi resta là à les regarder et le garçonnet prit pour des pleurs le halètement des amants ".

Toujours, chez Pirandello, l'amour aura cette couleur de mort. Il n'y a jamais, dans ses personnages, un moment d'abandon au cœur et aux sens. Et jamais il n'y a de femme, aussi belle soit-elle, que l'auteur n'ombre de répulsion. (Plus ouvertement, un égal sentiment, qui les déforme et les animalise, affecte les femmes des romans et récits d'Alberto Moravia).

En 1893, Pirandello s'était transféré de l'université de Palerme à celle de Rome, il était allé loger chez son oncle Rocco ; en 1889, il avait publié son premier recueil de vers, Mal joyeux ; il avait quitté la même année, l'université de Rome pour celle de Bonn, où, en 1891 il se retrouva docteur en philosophie et il était revenu à Rome. Entre-temps il s'était fiancé avec une cousine de quatre ans son aînée, il avait rompu ses fiançailles, était tombé amoureux d'une jeune allemande, s'en était détaché : et ces vicissitudes sentimentales se déroulèrent entre 1886 et 1893.

A cette époque les milieux politiques sont corrompus. Dans le Sud, le mécontentement gronde contre ces dirigeants romains qui semblent ignorer la détresse des provinces du Sud. Pirandello est très vite adopté par le cercle des véristes romains : c'était un précieux témoin : de retour de l'Allemagne il pouvait juger avec un grand esprit critique la Sicile de son enfance. L'humour vériste de Pirandello est fait de ce mélange d'amour pour la terre natale et de lucidité critique.

En janvier 1894, Pirandello épouse Maria Antonietta Portulano, fille d'un associé de son père : et s'installe définitivement à Rome.

Ca n'avait pas été un mariage d'amour : plutôt un de ces mariages qui sont typiques des sociétés patriarcales et dont l'histoire et la littérature nous offre un seul éloge et de multiples représentations des désastres qui en dérivent.

Mariages qu'en dialecte sicilien on dit purtati, apportés : apportée comme une chose, par d'autres, la jeune fille au mariage.

La première rencontre des deux futurs époux est digne des satires cinématographies des mœurs siciliennes. Les deux familles ont secrètement convenu de se rencontrer comme par hasard, pour respecter les sacro-saintes convenances, et le rituel se déroule comme prévu ; lors des présentations, la jeune fille doit se garder de regarder le jeune homme dans les yeux et il n'est surtout pas question d'un tête à tête compromettant. En acceptant de jouer cette comédie stupide, l'adolescent a accepté une fois pour toutes de se plier aux convention sociales et de porter à tout jamais un masque, ce fameux masque dont il est question dans toute son œuvre.

Cette anecdote révèle déjà la démission de l'individu pris par les exigences sociales qui explique l'origine autobiographique de ce thème fondamental de l'œuvre. Le narrateur et le dramaturge nous montreront que toute chose humaine est drôle en surface et triste en profondeur.

Ainsi donc Pirandello épouse la fille de l'associé de son père qui lui apporte une bonne dot.

En 1903 se produisit la ruine : la soufrière où don Stefano avait investi son propre argent et la dot de sa bell-fille fut détruite par un éboulement. Et Luigi Pirandello se retrouva d'un coup pauvre et, de surcroît, avec sa femme gravement malade : car à la nouvelle de la ruine, elle avait eu une atteinte de parésie, dont elle se remettra six mois plus tard, et une altération mentale dont elle ne se remettra plus.

Maria Antonietta Portulano était une jeune Sicilienne qu'une rudimentaire instruction avait conditionnée aux fins de savoir juste lire, écrire et faire les comptes. Elevée dans un milieu où la " possession " s'exerce sous des formes exclusives et paroxystiques, réciproquement, sur les personnes de la famille comme sur la roba ; par l'isolement, par la solitude, par les interdits elle avait été psychiquement fragilisée

Meilleur, son destin eût été d'épouser un homme comme son père, rude constructeur de richesse sans conscience de soi, homme capable de faire de l'argent. Maria Antonietta pouvait comprendre le mal d'estomac de son mari, ses préoccupations financières, sa rancœur pour le tort subi, voire son aveugle jalousie : mais elle ne peut comprendre le mal qui lui vient de ses pensées et de son imagination, sa préoccupation pour une idée ou un personnage à qui donner forme, et la joie d'avoir réussi.

Son mari, en somme, lui échappe dans une dimension d'elle inconnue, où elle ne peut le rejoindre : et puisqu'on doit bien donner une raison à cette jalousie qui tourne à vide et qui ronge, voilà que dans son esprit se matérialisent les images sans visage d'autres femmes de la ville, étudiantes de l'Institut supérieur pédagogique féminin où son mari enseigne.

Une de ses élèves d'alors se souvient : " Pirandello, dans la fleur de l'âge, portait sans jactance, et même comme sans le savoir, la double auréole d'une virile et spirituelle beauté. Noble de port, solitaire, taciturne, il faisait fureur. Mais c'étaient des amours sans amour ; cette sorte d'infatuation collective le laissait indifférent ; les femme élèves n'étaient que des noms pour lui… "

Pirandello fut fidèle à sa femme, non seulement dans les actes, mais dans ses pensées, c'est ce qu'affirme Nardelli son biographe. Et cependant sa femme le voyait infidèle.

A un certain point, entre son père explosant de rancœur contre l'homme qui a enlevé sa fille et la dot, son beau-père qui hasarde l'argent de la dot, et son mari égaré, loin dans son propre monde indéchiffrable, Antonietta Portulano a dû se sentir comme fixée dans une forme, ne représentant qu'une dot. Et dans la désagrégation de sa dot, elle aussi se désagrège psychiquement.

Luigi Pirandello se trouve plongé à l'improviste dans la tragédie. Publié en feuilleton en 1904 Feu Mathias Pascal connaît un grand succès. La plus importante maison d'édition italienne de ces années-là, celle des frères Treves, ouvre ses portes à Pirandello. Une certaine tranquillité économique lui sourit. Mais en famille, c'est encore le supplice de sa femme qui n'a plus sa raison, des trois enfants à qui manquent l'affection et les soins de leur mère. Pirandello travaille : il écrit des nouvelles, des essais, le roman les Vieux et les jeunes. En 1909 il commence à collaborer au Corriere della sera. Il est nommé professeur titulaire à l'Institut supérieur pédagogique.

1915 : c'et une année que marquent de douloureux événements : l'entrée en guerre de l'Italie et le départ de son fils Stefano, engagé volontaire et puis fait prisonnier ; la mort de sa mère ; et la maladie de sa femme qui maintenant explose en manifestations de violence.

En 1918, son fils Stefano revient en novembre, après l'armistice. On décide l'internement d'Antonietta dans une maison de santé. Dans sont théâtre Pirandello nous montrera des bouffons et des fous ; et la fantasmagorie de ses comédies n'est pas le fruit d'un esprit extravagant mais le reflet d'une société en crise. Partout en Europe l'individualisme est en crise ; la guerre a fait table rase des certitudes positives ; le monde semble en folie. " Les années folles ", elles portent bien leur nom et c'est justement ce qu'illustre le théâtre pirandellien.

Mai 1920 : sa pièce Six personnages en quête d'auteur jouée au théâtre Valle de Rome est un échec. Un mois plus tard la pièce triomphe à Milan. Pirandello est désormais un cas : du haut des scènes, la pièce se répand dans le public : ceux qui sifflent et ceux qui applaudissent, les Romains qui crient " A l'asile ! " et les Milanais qui disent " Poésie ! ". Les critiques qui polémiquent et théorisent, tout fait partie intégrante de la pièce et de la conception que Pirandello a du théâtre ;

La renommée de Pirandello se propage dans le monde entier.

En 1924 l'adhésion de Pirandello au fascisme le projette bruyamment dans le tourbillon qui remue et trouble les eaux de l'histoire d'Italie. Mais Pirandello a été, comme ses personnages, homme plein d'inquiétudes, de contradictions, de sentiments changeants. Certes il ne fit jamais de politique active et on ne relèvera jamais dans son œuvre ni dans ses propos de prise de position en faveur du régime, si ce n'est quelques vagues déclarations selon lesquelles ce régime autoritaire était une bonne chose pour l'Italie ; mais c'est ce régime qui lui donnera une consécration officielle en le nommant en 1928 grand académicien d'Italie.

C'est également grâce à la protection et à l'aide de Mussolini qu'en 1925 est fondée la Compagnie du théâtre d'art de Rome par Pirandello lui-même et son fils. Directeur de la troupe, Pirandello découvre le métier de metteur en scène et se rend compte au contact des acteurs qu'un auteur n'est plus responsable de sa pièce à partir du moment où elle est jouée : le metteur en scène l'interprète à sa façon, et l'acteur lui-même donne au personnage une forme que l'auteur n'avait pas prévue. Ces problèmes du jeu et de la vérité, du rôle et de la personnalité, du visage et du masque vont devenir le thème dominant des pièces de cette période, car il font partie désormais de la vie quotidienne de Pirandello.

Suivent de nombreux voyages avec sa Compagnie, et puis il se retrouve seul, deux années à Berlin, un an à Paris. " Nulle habitude, dit son biographe, nul amour terrestre " et cependant l'actrice Marta Abba, tint une grande place dans la vie de Pirandello. Puis elle disparut de sa vie et du théâtre : elle épousa un Américain, quitta l'Italie. Pirandello était désormais un vieil homme seul, seul de la solitude de " Quand on est quelqu'un ".

Avec cette pièce l'auteur met en scène son propre drame d'homme à succès, prisonnier de sa célébrité. Sujet moderne devenu aujourd'hui banal : le drame de la vedette fabriquée par le regard des autres (pour parler comme Pirandello) ou par l'opinion publique (pour adopter le langage d'aujourd'hui) et qui cherche à retrouver sous la façade et les artifices la sincérité intérieure et sa propre authenticité.

En 1934 il obtient le prix Nobel de littérature. Travaillant sans relâche il mourra, le 10 décembre 1936, d'une pneumonie contractée à Cinecittà pendant les prises de vues d'une adaptation cinématographiques de Feu Mathias Pascal.

Il avait laissé un testament : " Que ma mort soit passée sous silence. Quand je serai mort, qu'on ne m'habille pas. Qu'on m'enveloppe nu, dans un linceul. Pas de fleurs sur le lit, pas de cierges ardents. Un corbillard de la dernière classe, celui des pauvres. Sans aucun parement. Et que nul ne m'accompagne, ni parents, ni amis. Le corbillard, le cheval, le cocher, c'est tout. Brûlez-moi. Que mon corps, aussitôt incinéré, soit livré à la dispersion, car je voudrais que rien, pas même la cendre, ne subsiste de moi. Si la chose se révèle impossible, que mon urne soit transférée en Sicile et murée dans quelque grossier bloc de pierre de la campagne d'Agrigente, où je suis né ".

Dix ans plus tard ses cendres furent transportées à Agrigente.

Et son destin de personnage se clôt sur un dernier jeu entre apparence et réalité : par les rues de sa ville, les cendres de Pirandello passent, enfermées dans une caisse qui donne l'impression que la crémation n'a pas eu lieu, que le corps est dans le cercueil. Il paraît qu'en ont décidé ainsi les autorités ecclésiastiques : ainsi, sans le savoir, elle s'employaient à donner la dernière touche " pirandellienne " au séjour involontaire sur la terre de Luigi Pirandello.

Ses cendres ont été déposées en 1946, dans une urne grecque au Musée Archéologique d'Agrigente, puis scellées dans un mur près de sa maison natale, classée Monument national en 1949. Sa femme est morte à 87 ans, dans une clinique psychiatrique en 1959.

La personnalité de Pirandello

C'est le caractère d'un Sicilien passionné. Pirandello lui-même, dans une lettre à celle qui allait devenir sa femme, présentait sa personnalité d'une manière contradictoire qui annonçait en quelque sorte la dialectique de son œuvre. " En moi, lui écrit-il, il y a deux personnes en puissance, deux hommes ; le premier est taciturne et continuellement absorbé dans ses pensées ; le second parle avec facilité, il plaisante et il ne manque pas de rire et de faire rire ; le premier personnage, c'est le grand moi ; le second, le petit moi. Dis-moi qui tu préfères ; je puis être comme tu me veux (on sait que ce sera le titre d'une de ses pièces dans laquelle un personnage s'efforce de répondre à l'attente de l'autre), je serai celui que tu voudra que je sois ".

Hélas, la pauvre femme (qui avait pourtant à l'époque toute sa raison) ne devait pas comprendre grand-chose à cette dialectique.


Le monde de Pirandello et le pirandellisme


Le monde de Pirandello est fait d'existences manquées, de consciences lésés. Une société de petites gens, appartenant pour la plupart à la bourgeoisie provinciale de la ville ou au petit peuple de la campagne. La Sicile sera au centre de ses récits, avec une faible apparition de la capitale.

Ses personnages qu'un paroxysme, une hypertrophie de l'amour-propre poussent aux confins de la folie : anatomistes lucides de leurs propres sentiments et de leurs propres malheurs, pris jusqu'au délire de la passion du " raisonnement ", obsédés par le souci de défendre l'apparence de leur être, face aux autres et parfois face à eux-mêmes ou s'attachant tout à coup à rejeter ces apparences, s'instituant " hommes seuls " " créatures " dans le flux de la vie. Des personnages en quête d'auteur.

Dans son œuvre nous remarquons deux tendances différentes, c'est à dire la précision de son réalisme et son aspect pessimiste.

L'insécurité est la dominante de l'histoire sicilienne. Les Siciliens ont peur de cette mer qui a porté sur leur plages les cavaliers berbères et normands, les soldats lombards, les avides barons de Charles d'Anjou, les aventuriers venants de " l'avare pauvreté de Catalogne ", l'armée de Charles Quint et celle de Louis XIV, les Autrichiens, le garibaldiens, les Piémontais, les troupes de Patton et de Montgomery ; et pendant des siècles, continuel fléau, les pirates algériens qui fondaient sur leu terre pour faire proie des biens et des personnes. La peur historique est donc devenue " existentielle ".

Pirandello a dit qu'il avait à son service une servante nommée imagination ayant le " goût de se vêtir de noir ".

Beaucoup d'écrivains ont étudié son œuvre : le thème de l'incommunicabilité, celui de la lutte entre la vie et la forme ont retenu leur attention.

Giacomo Benedetti a écrit " Rarement on voit, comme pour Pirandello, le cas d'un écrivain révélé et porté à la connaissance du monde entier par la critique. Une critique servante et complice, qui devant un artiste d'un accès apparemment difficile sentit le besoin de l'éclairer plus que de la comprendre. Sur la face extérieure de l'ouvre de Pirandello apparaissait ce qu'il est convenu d'appeler une philosophie ; et aussitôt, tête baissée, la critique de donner une traduction, une explication littérale de cette philosophie.

Pour comprendre ce qu'on a appelé le pirandellisme c'est de présenter la vision schématique et systématique que le critique Adriano Tilgher en a donnée.

" Le malheur de l'homme, c'est de ne pas pouvoir vivre à l'état de nature (à moins d'être simple d'esprit au sens profond du terme, évangéliquement pauvre en esprit ) mais de se voir vivre ; la conscience, c'est le sentiment que nous avons de la vie, et ce sentiment de la vie tend à enfermer celle-ci dans des cadres fixes, ces carcans que sont nos concepts, les conventions sociales, les coutumes, les habitudes, les lois. La vie qui est mouvement perpétuel se trouve ainsi prise au piège de la forme qui tend à la pétrifier, à la nier.

La première tentative pour se libérer de la forme aliénante, c'est celle de Mathias Pascal qui échappe à son identité mais se retrouve nu : il se rend compte qu'il est impossible de vivre à l'état pur ; mué en homme neuf, il voit vivre les autres de l'extérieur, il se sent coupé d'eux, il a besoin d'être quelqu'un à leurs yeux ; il redemande une forme et vient la mendier à sa femme qu'il a quittée. Le roman conclu à l'inéluctabilité de la forme.

Chercher à se connaître, c'est s'immobiliser devant le miroir, c'est donc cesser de vivre.

Pirandello a éprouvé plus que quiconque la difficulté d'être et il illustre le drame à la fois comique et tragique d'être victime du paraître, la personne n'étant rien d'autre que le personnage qu'on nous fait jouer. Or le paraître s'impose à l'être et finit par le dévorer.

Lassé d'avoir à lutter contre la représentation que les autres se font de lui-même, l'individu ne songe plus qu'à jouer le rôle qui lui permettra d'être aimé ou d'être craint. Il semble donc que la vie nous condamne à jouer perpétuellement la comédie. C'est ainsi que la société nous aliène ".

La fameuse opposition dialectique entre la vie et la forme telle que Tilgher l'a ingénieusement définie, il faut, selon Sciascia, en chercher l'origine non dans des influences philosophiques mais dans la réalité sicilienne elle-même, et donc la considérer d'abord comme un fruit du vérisme.

En Sicile, si l'on peut dire, la réalité dépasse la fiction et les situations les plus invraisemblables, c'est dans la réalité même de son pays natal que Pirandello les a vécues. Même lorsqu'il semble verser dans l'artifice, Pirandello reflète une réalité qui se situe à deux niveaux, sicilien d'abord, européen ensuite, et c'est sur l'authenticité de ce réalisme critique qu'il faut insister.


Bibliographie :

Pirandello et la Sicile - Léonardo SCIASCIA - Edition Les cahiers Rouges - GRASSET -

Pirandello - Gilbert BOSETTI - Editions présence littéraire - BORDAS -

Luigi Pirandello, Sicilien planétaire - Georges Piroué - Editions Denoël -

Pirandello de A à Z - Léonardo Sciascia - Editions Maurice Nadeau -

Le symbolisme pirandellien - Francine Chiappero - Editions Les presses du Midi

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